Hommage à Mme Michèle Barzach

Mercredi 4 novembre

Hôtel de Lassay

SEUL LE PRONONCÉ FAIT FOI

Mesdames et Messieurs les ministres, 

Mesdames et Messieurs les parlementaires et anciens parlementaires, 

Mesdames et Messieurs les anciens collaborateurs de Michèle Barzach,

Mesdames et Messieurs les professeurs de médecine,

Chère famille de Michèle Barzach,

Mesdames, Messieurs,

« Ma seule violence, c’est contre tout ce qui ressemble à de la haine, du jugement a priori, de la discrimination. »

Pourfendre la haine. Récuser les préjugés. Abattre les murs de l’intolérance et de l’indifférence.

Ces mots tissèrent le fil d’une vie entière de combats et d’engagements : la vie de Michèle Barzach.

Cette empathie, cette humanité chaleureuse et généreuse, cette soif d’engagement qui fut la sienne, puisaient à une même source : le soleil de Casablanca.

C’est là, à Casa, au cœur de l’été 43, que Michèle Barzach vit le jour, au sein d'une famille où s’entrelaçaient les histoires et les géographies.

Vous nous l’avez dit, chère Tatiana : votre mère était « au carrefour des cultures ». Par son père, Joseph, et par sa mère, Madeleine, elle unissait l’Oural et la Méditerranée, les mondes russe et marocain.

Mais c’est aussi sur cette terre marocaine qu’elle éprouva, très tôt, la pesanteur des déterminismes. Ces destins que l’on prétend écrire à votre place.

À douze ans, Michèle décide qu’elle sera médecin. Joseph s’y oppose : une femme, lui explique-t-il, « est faite pour se marier. »

Cependant, telle Gisèle Halimi, elle refuse l’assignation. Elle ose prendre sa place.

À 17 ans, elle gagne Paris et sa faculté de médecine. L’étudiante rebelle découvre la précarité matérielle.

Mais le véritable choc est ailleurs. À son premier jour à l’hôpital Tenon, elle se trompe de couloir et fait face à l’insoutenable : draps souillés, bouches édentées, corps décharnés, et ces paravents appelés « cache-morts ».

Cette vision forgera sa vocation et la poussera à s’engager contre ce qu'elle appellera Le Paravent des égoïsmes.

**

Pour abattre ces paravents, encore fallait-il dresser ceux de la dignité.

C'est ce que fit Michèle Barzach.

Elle cherche une spécialité capable d’embrasser le corps, la psyché et la parole.

Ce sera la gynécologie.

Dans son cabinet, à l’hôpital, en dispensaire, elle recueille la vérité des femmes : l’infertilité, les maternités adolescentes, les violences conjugales.

En médecin de l'intime, elle nourrit sa pratique de psychanalyse. Elle confiera plus tard, l’œil malicieux, que le divan fut sa meilleure école de science politique.

Au fil des consultations, une évidence s’impose : derrière chaque détresse individuelle, il y a souvent une faillite systémique.

Pour renverser le réel, il faut donc agir par la loi. Franchir le Rubicon politique. S’engager.

**

C’est d’abord vous, cher Jacques Toubon, qui décelez son talent.                                                                              

Portée par votre confiance et celle du maire de Paris, Jacques Chirac, Michèle Barzach s’impose, dès 1984, comme déléguée nationale aux affaires sociales du RPR.

Dans une arène politique encore plus patriarcale qu’aujourd'hui, sa maîtrise technique et sa liberté de ton frappent les esprits, la propulsant ministre de la première cohabitation de la Ve République en 1986.

Ministre déléguée à la Santé et à la Famille — le même portefeuille que Simone Veil —, elle est la seule des quatre femmes du gouvernement Chirac II à ne pas être Secrétaire d’État.  

Réfractaire au sabir technocratique comme à la grisaille des tailleurs sombres, elle impose son style flamboyant.

Elle parle et agit comme elle pense. N’en déplaise aux tièdes d’esprit.

Parler vrai, parler juste, parler cœur : voilà la méthode Barzach.

Sur la politique familiale, elle prédit le péril démographique avec une prescience saisissante, et s’engage pour les familles nombreuses.

Sur l’alcool, elle porte, contre les lobbies, la « loi Barzach », interdisant la publicité à la télévision et préfigurant la loi Évin.

Sur l’IVG, alors que les réactionnaires de son camp la surnomment « l’avorteuse », elle défend la loi d’Yvette Roudy garantissant le remboursement.

Mais c'est face à la tragédie du VIH / Sida qu'elle révèle toute sa stature de femme d’État.

Ministre, elle découvre, avec stupeur, qu'une seule personne est chargée de la pandémie à la Direction générale de la santé !

Il faut alors combattre sur deux fronts : contre le virus, mais aussi contre les préjugés et la peur.

Elle racontera ainsi cette scène surréaliste au Palais-Bourbon : « Mon premier choc sera à l’Assemblée nationale. Il n’y avait que des hommes, ou presque. On me dit qu’il est hors de question que je parle de l’homosexualité et des préservatifs devant les députés. Et je réponds que bien évidemment, je serais obligée d’évoquer tous ces sujets… »

Parce qu'elle avait ce courage de lionne, elle brise les tabous. Elle porte la loi autorisant la publicité pour les préservatifs, instaure la prise en charge à 100 % du dépistage, fait glisser dans les factures de téléphone 24 millions de bulletins d’information.

Dans le même élan, elle signe le « décret Barzach » autorisant la vente libre des seringues en pharmacie.

Ce combat pour la vie et pour la dignité, elle le mène aussi, dans l’hémicycle, contre l’extrême droite.

Alors que le président du groupe alors nommé « Front national – Rassemblement national », Jean-Marie Le Pen, stigmatise « les sidaïques », la ministre Barzach oppose, à l’indécence, la souveraineté de la science.

Aux QAG du 13 mai 1987, elle foudroie les députés F.N. par ce cri : « Ne soyez pas les faux-monnayeurs de la peur ! »

Elle est alors applaudie par la droite comme la gauche républicaines.

Et ce moment la résume bien.

Car lorsque l’intérêt général le commandait, Michèle Barzach savait qu'il fallait dépasser les clivages. Penser au-delà de son camp. Et parfois contre lui.

**

Lorsque la droite bascula dans l’opposition, en 1988, Michèle Barzach demeura dans notre hémicycle, cette fois comme députée de Paris.

En mai 1990, fidèle à son humanisme, lors de l’examen du texte sur les troubles mentaux, elle prononça ainsi un discours admirable contre les internements abusifs.

Quelques mois plus tard cependant, lorsque certaines dérives droitières du RPR heurtèrent ses convictions, elle préféra renoncer aux honneurs plutôt qu’à son honneur, acta la rupture, et démissionna de son mandat de députée.

Oui, comme vous l’avez résumé, chère Tatiana : « Maman aurait pu mourir pour ses idées. »

Son engagement emprunta alors d’autres chemins, notamment comme adjointe chargée des affaires sociales et de la santé à la Mairie de Paris.

Plus que jamais, elle demeura une militante de la cause des femmes. En juin 1996, elle cosigne ainsi dans L’Express le « Manifeste des Dix » pour la parité, ralliant notamment Simone Veil, Édith Cresson, Yvette Roudy et Catherine Tasca.

Ensemble, par-delà les clivages, « les Dix » dénoncent « l’incapacité du système politique à accepter véritablement les femmes, de l’indifférence condescendante et du mépris à l’hostilité déclarée », réclamant des quotas de députées pour imposer « une égalité enfin effective ».

**

Par la suite, son combat humaniste changea de cadre et d’échelle : de politique, il devint philanthropique ; et de national, devint international.

À la Banque mondiale, à l’OMS, à la Fondation GSK, puis comme présidente des Amis du Fonds mondial, Michèle Barzach mobilise ainsi contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

De 2012 à 2015, elle préside également l’UNICEF France. Son combat pour les enfants rejoint alors celui pour les femmes, ce qu'elle résumait par cet axiome : « se battre pour les femmes, c’est se battre pour le développement ».

**

Mesdames, Messieurs, jusqu'à son dernier souffle, Michèle Barzach est restée cette vigie engagée et passionnée.

Elle scrutait l’actualité avec acuité, s’alarmait du poison de l’extrême droite, s’indignait des frilosités sur les salles dites « de shoot ».

Fidèle à son franc-parler comme à son humanisme, elle fustigeait encore une société qui, selon sa formule acérée, « a remplacé le cœur par le pacemaker ».

Car derrière la femme d’État au tempérament de pionnière et de guerrière, battait le cœur d’une mère et d'une grand-mère d’une infinie tendresse.

Battait, encore et toujours, le cœur d’une amoureuse de beauté, de culture.

Michèle Barzach dévorait en effet deux ou trois essais ou biographies de front — mais jamais de romans, tant le réel lui suffisait.

Solaire comme son Maroc originel, elle vibrait aux rythmes du flamenco et adorait revoir - « pour la cent soixante-dix millième fois » selon le décompte officiel de ses enfants, Tatiana, Maroussia et Mathieu - ses films préférés, Les Choses de la vie ou Les Uns et les Autres.

Enfin, il y avait son refuge : la photo. Dans sa chambre noire, elle développait ses centaines de portraits de femmes, pris à Sumatra ou aux Philippines.

Lorsqu’elle voulait expliquer la fulgurance de ses combats, c’est d’ailleurs à la photographie qu’elle revenait, par cette maxime :

« La vie, c’est comme la photo. Si on ne saisit pas l’occasion à la seconde même où elle se présente, elle ne repasse pas les plats. »

Mesdames, Messieurs, toute sa vie, Michèle Barzach n’aura laissé passer aucune occasion pour défendre une liberté, sauver une vie, terrasser une injustice.

Médecin, ministre, militante, humaniste, féministe, elle personnifia la société de l’engagement dont notre pays a tant besoin aujourd'hui, afin de faire tomber, un à un, les paravents de nos égoïsmes.

En ce jour, la République lui dit sa reconnaissance, son admiration, et son affection.

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