Mardi 13 octobre 2026
Discours
Discours
Ouverture de la séance des Questions au Gouvernement - Hommage à M. Gabriel Serville
Mardi 13 octobre
Hémicycle
Seul le prononcé fait foi
Monsieur le Premier ministre,
Madame la ministre des Outre-mer, chère Naïma Moutchou,
Mesdames et messieurs les membres du Bureau,
Madame la députée Béatrice Bellay,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Monsieur le maire de Fort-de-France, cher Didier Laguerre,
Mesdames et messieurs les élus,
Mesdames et Messieurs les membres de la famille et proches d’Aimé Césaire, chère Michèle Césaire,
Mesdames et Messieurs,
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche ; ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »
Tels sont les mots, ceux du Cahier d’un retour au pays natal, qui guidèrent, telle une maxime, la vie d’Aimé Césaire.
Oui, Aimé Césaire fut la voix des sans-voix.
Une voix pour la Martinique.
Une voix pour l’humanisme universel.
Une voix de dignité, de justice et de liberté.
Dès l’enfance, cette liberté l’habite.
À Basse-Pointe, ses proches apprécient le jeune Aimé pour son tempérament : entier, vif, volcanique. Son fidèle ami, l’écrivain Daniel Maximin, présent parmi nous, lui trouvera plus tard ce magnifique surnom : « Frère Volcan ».
C'est au sein d’une famille nombreuse que le jeune Aimé grandit. Son père, Fernand Césaire, contrôleur des contributions, et sa mère Éléonore Hermine, couturière et au caractère bien trempé, l’élèvent – au sens le plus noble du terme – avec ses frères et sœurs, Omer, Mireille, Georges, Denise, Arsène.
Mais c’est sa grand-mère Eugénie Macni, dite « Maman Nini », qui joue un rôle décisif. C’est grâce à elle que bien vite, Césaire étonne et détonne. Il impressionne ses professeurs, jusqu'à obtenir une bourse pour la khâgne de Louis-le-Grand, à Paris.
Un jour, à Louis-le-Grand, Césaire croise un regard. Des yeux cerclés de lunettes en écaille rondes. Ce regard appartient à un khâgneux de 7 ans son aîné, et qui lance à Césaire : « Bizuth ! tu seras mon bizuth ! »
Cette voix, c’est celle de Léopold Sédar Senghor, futur député, ministre, président du Sénégal.
Comme Césaire, Senghor fut un homme de lettres et d’engagements, à qui l’école républicaine avait appris à douter.
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Douter.
Cette injonction cartésienne, Césaire la fait sienne, quand, en 1935, il se lance dans l’écriture de son magnum opus : le Cahier d’un retour au pays natal.
Un poème inspiré d’un voyage en Dalmatie, dans la péninsule de Martinska, un nom lui évoquant la Martinique.
Un poème brillant, étincelant, puissant, qui consacre la négritude, un mot forgé pour contrer le racisme et que Césaire définit comme « la simple reconnaissance du fait d'être noir, et l'acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture ».
Ce poème incandescent porte en germe toute son œuvre. Bientôt viendront en effet Les Armes miraculeuses, Soleil cou coupé, Corps perdu et Ferrements ; l’étourdissant Discours sur le colonialisme, réquisitoire contre l’hypocrisie coloniale européenne ; puis La Tragédie du roi Christophe, Une saison au Congo et Une tempête, où Césaire met en scène les espoirs et les désillusions de l’émancipation.
Jusqu’aux derniers recueils, jusqu’à Moi, laminaire…, où il dialogue avec Léon-Gontran Damas son frère guyanais, avec Miguel Ángel Asturias son frère amérindien, avec Frantz Fanon son frère martiniquais, et où il se compare à une laminaire, cette algue bien solidement accrochée à ses racines, quoique libre dans les flots.
Toujours, Césaire n’aura ainsi cessé de faire entendre une même voix : une voix insulaire et ouverte au monde, une voix antillaise, caribéenne et universelle.
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Pour écrire ses chefs d’œuvre, Césaire se livre tout entier. C'est ainsi que la composition du Cahier le consume. Senghor craint même pour sa vie.
Mais une femme fait tenir Césaire : Suzanne. Il s’éprend de cette poétesse martiniquaise, théoricienne du surréalisme, féministe, elle-même immense voix de la pensée antillaise et qui aura un rôle majeur sur l’écriture césairienne.
Aimé le disait : « Avec Suzanne, on respirait ensemble ».
Ils auront six enfants : Jacques, Jean-Paul, Francis, Ina – née d’ailleurs un 13 octobre, écrivaine et disparue l’an dernier -, Marco et Michèle.
En 1939, une fois rendu son mémoire sur les poètes noirs aux États-Unis, Césaire retourne au pays natal. Professeur de lettres, il retrouve son lycée au nom symbolique : le lycée Victor-Schœlcher de Fort-de-France.
Mais enseigner ne lui suffit bientôt plus.
La Martinique vit sous le régime de Vichy. La société coloniale demeure. La misère est là.
Alors, avec Suzanne, il fonde en 1941 la revue Tropiques. Une revue culturelle, une revue de dissidence contre le colonialisme et le pétainisme.
Vichy la censure. Mais Césaire, lui, la voix des mutiques, ne se tait pas.
Face à la misère martiniquaise, face à – je cite Césaire – ces « cris d’enfants dans la case noire », le poète n’aura de cesse de choisir l’engagement : poétique, puis politique.
En 1945, sur proposition de la section foyalaise du PCF, il accepte l’investiture et est élu maire de Fort-de-France, fonction qu’il exercera jusqu’en 2001.
Il entend alors « du bidonville faire une ville, et de la ville faire une cité elle-même (…) au sens latin – autrement dit une communauté de citoyens libres ».
Pour ce faire, il lance une politique de grands travaux de voirie, d’électrification, d’aménagement. Maire éclaireur, il devient « maire bâtisseur ».
Conscient que beaucoup se joue aussi ici, au Parlement, il se présente à la députation. Le 4 novembre 1945, à 32 ans, il est élu député communiste de la Martinique et rejoint la commission des territoires d’Outre-mer.
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Au Palais-Bourbon, Aimé Césaire eut une boussole : l’égalité pour les populations ultramarines.
Il porte ainsi, sur ces bancs mêmes, le combat pour l’égalité à travers la loi de départementalisation de 1946.
Appliquer les mêmes lois aux Outre-mer qu’à l’Hexagone, garantir l’égalité des salaires et des prestations sociales, lutter contre la misère : tels sont les enjeux concrets de cette loi. Tel est aussi l’enjeu du tout premier discours de Césaire comme député sur le budget 1946, que nous entendrons grâce à Monsieur Bakary Sangaré.
Si la loi de départementalisation est adoptée à l’unanimité, la victoire reste incomplète. Les décrets d’application tardent, les inégalités persistent, l’égalité juridique n’entraîne pas l’égalité réelle.
Et Césaire comprend rapidement ce que nous savons trop aujourd'hui : une loi ne vaut que par la réalité qu’elle produit.
Alors Césaire évolue. Il se fait l’avocat d’une plus grande autonomie - sans indépendance - pour la Martinique.
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C’est aussi cela, Aimé Césaire.
Un passeur, un bâtisseur, qui refuse les fidélités aveugles.
Un député-poète « total et tellurique ».
Un rêveur réaliste, au rire frondeur et aux écrits « péléens », aussi éruptifs que la Montagne Pelée.
Péléen, oui, comme ce courrier foudroyant qu'il envoie, en 1956, à Maurice Thorez. Après le rapport Khrouchtchev, Césaire y livre sa « stupeur », sa « douleur », sa « honte ». Il y souligne la nécessité que « la doctrine et le mouvement soient faits pour les hommes, non les hommes pour la doctrine ou pour le mouvement. »
Césaire rompt alors avec le PCF et co-fonde en 1958, avec Pierre Aliker, le Parti progressiste martiniquais.
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S’il participe ensuite à de grandes avancées, en votant par exemple la loi Veil sur l’IVG, il se fait plus discret dans la politique nationale.
Il faudra l’alternance de 1981 pour le convaincre de revenir sur le devant de la scène parlementaire, notamment lors des débats sur les lois de décentralisation. Il y dessine sa doctrine majeure, celle de la « spécificité antillaise » dans un discours prononcé ici même, et que nous entendrons grâce à Madame Steffy Glissant.
Césaire prononça d’ailleurs relativement peu de discours à l'Assemblée. Mais dès qu'il parlait, les députés, de gauche comme de droite, se pressaient dans l’hémicycle pour écouter ce monument poétique et politique. Pour applaudir sa verve oratoire. Pour sourire aussi à ses saillies ironiques.
En Martinique aussi, comme vous nous le disiez chère Michèle Césaire, « on l’écoutait parler comme on se rendait au théâtre ».
Toujours, il resta à l’écoute des Martiniquais. Chaque matin, on le voyait sur les marchés, sur les chantiers de Fort-de-France, fidèle, en cela, à sa maxime : « Il vaut mieux faire un pas avec le peuple que deux pas sans le peuple. »
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Mesdames, Messieurs, ce combat césairien pour l’égalité, nous le savons, reste encore aujourd’hui pleinement devant nous.
Césaire nous l’a enseigné : l’égalité proclamée ne suffit pas. Encore faut-il qu’elle devienne une égalité perçue et vécue. Dans les droits, dans les revenus, dans l’accès aux services publics.
Mais cette reconnaissance matérielle, pour être complète, doit encore se doubler d’une reconnaissance mémorielle.
C’est ce chemin que notre Assemblée a choisi d’emprunter pour Aimé Césaire.
En 2013, elle adoptait une résolution en son hommage.
En 2022, le Président Richard Ferrand donnait son nom à une salle du Palais-Bourbon, suite à la proposition du président du Conseil exécutif de Martinique, Serge Letchimy.
En 2023, j’inaugurais la salle Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou, en hommage à ces deux hommes de paix pour la Nouvelle-Calédonie.
Le 12 mai dernier encore, avec notre Bureau, j’ai été fière d’inaugurer en Cour d’honneur des plaques en hommage au député de Martinique Victor Schœlcher – ainsi qu’à Louisy Mathieu, député de Guadeloupe et affranchi par le décret de 1848.
Je serai tout aussi fière, le 2 décembre, d’installer au cœur du Palais-Bourbon un portrait de Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue, premier député Noir de l’histoire de France, artisan de la première abolition de l’esclavage en 1794.
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La plaque que nous inaugurons s’inscrit pleinement dans cette démarche.
Et cette initiative s’est d’autant plus imposée qu'avant ce jour, un seul député d’Outre-mer possédait sa plaque sur les 75 déjà apposées.
Michel Debré, Premier ministre et député de La Réunion.
Il fallait aller plus loin. Et lorsque vous avez proposé, chère Béatrice Bellay, vous qui avez été élue dans la circonscription d’Aimé Césaire, d’inscrire ici son nom, ce choix s’est imposé comme une évidence.
Ce nom, c’est celui du député détenant le record de longévité parlementaire sous les IVe et Ve Républiques, avec presque 48 ans de mandat continu.
Celui d’un député honoré en 2008 d’obsèques nationales à Fort-de-France, et symboliquement entré en 2011 au Panthéon.
Celui d’un poète-député hors pair et hors norme, qui fit rayonner les lettres francophones jusque dans les murs de l’Assemblée nationale.
Oui, Césaire était tombé amoureux de l'Assemblée nationale.
Il aima assurément avec ferveur, avec fidélité, cet hémicycle, où résonnait son éloquence ; mais aussi, et plus intimement encore, notre Bibliothèque. Il en chérissait le silence recueilli, l’odeur du papier, le labyrinthe des dictionnaires d’où son génie faisait jaillir des mondes. C’est là, sous les coupoles de Delacroix, sur les feuillets à en-tête de l’Assemblée, qu’il composa certains de ses vers les plus fameux.
Car, chez Césaire, le poète solitaire et le député-maire fusionnaient - de même que sa poésie chercha toujours, selon ses mots, à « réconcilier le rêve et l’action, le rêve et la réalité ».
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Mesdames et Messieurs, je conclurai en citant ce conseil salutaire d’Aimé Césaire, prononcé dans cet hémicycle même, le 17 décembre 1982 :
« Se rappeler que le combat, le séculaire combat pour la liberté, l’égalité et la fraternité, n’est jamais entièrement gagné, et que c’est tous les jours qu’il vaut la peine d’être livré. »
Tous les jours. Voilà le plus bel hommage que nous puissions lui rendre.
Ne pas seulement célébrer Césaire.
Mais continuer Césaire.
Continuer son exigence de justice. Continuer son combat pour l’égalité et la dignité universelles.
Pour que vive l’œuvre d’Aimé Césaire. Pour que vive la Martinique. Pour que vive la République.
À lui, « le meilleur des fils de la Martinique », l'Assemblée nationale est reconnaissante.
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