Ouverture du colloque « 90 ans de Front Populaire ! »

Mardi 15 septembre

Hôtel de Lassay
Seul le prononcé fait fois

Madame la Première Questeure, chère Christine Pirès Beaune,

Mesdames et messieurs les parlementaires,

Monsieur le Président du Comité d’histoire parlementaire et politique,

Mesdames et messieurs les présidents et dirigeants de fondations, associations et sociétés historiques,

Mesdames et messieurs les universitaires,

Mesdames, Messieurs,

« Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Prendre la parole à son tour. Se sentir des hommes pendant quelques jours… »

C'est avec ces mots que la philosophe Simone Weil décrivait l’élan de dignité qui parcourut la France en juin 1936. 

Cet « été 36 » est resté dans toutes les mémoires.

C'est l'euphorie qui résonne dans le Y’a d'la joie de Charles Trenet.

C'est la fraternité ouvrière de La Belle Équipe de Jean Gabin.

C’est la France populaire qui découvre la mer, grâce aux premiers congés payés.

Pourtant, le Front Populaire fut aussi une période en clair-obscur.

Avec, en toile de fond, la montée des fascismes et de l’antisémitisme.

Avec les désillusions économiques qui conduisirent à la « pause » blumienne.

Le Front Populaire fut, en somme, un tournant majeur de notre histoire républicaine, dont l’écho se fait toujours entendre dans notre débat politique.

Sans préempter, naturellement, vos débats, je me suis donc interrogée : quelles leçons puis-je tirer, comme Présidente de l'Assemblée nationale, du Front Populaire, 90 ans plus tard ?

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Je retiens, d’abord et avant tout, que la politique peut « changer la vie » — pour citer un slogan mitterrandien, mais qui s’inspira du « Vive la vie ! » scandé à l’époque.

 « Tout est possible ! » scandait en 1936 Marceau Pivert, à l'aile gauche de la SFIO.

En réalité, tout n’était pas possible.

Tout ne fut pas réalisé.

Mais beaucoup fut accompli.

Oui, la politique changea, en profondeur, la vie de millions de travailleurs.

L'été 1936, ce sont ces images d'ouvriers se promenant sur la plage, dans leurs habits du dimanche.

Ce sont les « Midinettes » de la Samaritaine et Bon Marché qui dorment sur les comptoirs, offrant au mouvement social un visage nouveau : féminin et joyeux.

Ce sont ces « grèves de la joie », conclues par les accords de Matignon, qui actèrent, selon Léon Blum, la fin du « patronat de droit divin ».

C'est la réduction du temps de travail à 40 heures, les conventions collectives, les délégués du personnel.

Voilà ce que peut la politique.

À l’heure où les Français en doutent parfois, 1936 nous rappelle la grandeur et l'honneur de l'action publique. Sa capacité à transformer, concrètement et durablement, le quotidien de nos concitoyens.

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Et cette immense transformation, elle s'est forgée ici. À quelques pas de nous. Par la loi. Par la Chambre des Députés.

Dans cet hémicycle qu'il connaissait si bien, Léon Blum annonça la couleur dès son discours d'investiture, je le cite : « Ces actes se succéderont à une cadence rapide, car c'est de la convergence de leurs effets que le Gouvernement attend le changement moral et matériel réclamé par le pays. »

Et de fait, en un été, la Chambre des Députés accomplit une œuvre titanesque.

La loi instituant les 15 jours de congés payés.

La loi sur les 40 heures, sans diminution de salaire.

La loi sur les conventions collectives et les délégués du personnel — rénovant ce dialogue social dont nous avons tant besoin.

La loi prolongeant la scolarité obligatoire à 14 ans.

La nationalisation des industries de guerre.

En somme, le temps de travail diminua pour les Français, mais certainement pas pour les députés.

Bien sûr, tout ne passa pas par la loi. Je pense à l’œuvre de Léo Lagrange pour le « sport pour tous ». Je pense au grand Jean Zay, qui imagina les bibliobus et le Festival de Cannes pour contrer la Mostra mussolinienne.

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De ce « moment 36 », je retiens également une autre grande avancée : son audace féministe.

En 1936, le Code civil maintient encore les femmes dans un statut d’éternelles mineures.

Pourtant, Léon Blum nomme, pour la première fois de l’histoire de France, trois femmes au gouvernement. Trois femmes sous-secrétaires d'État : Irène Joliot-Curie à la Recherche scientifique, Suzanne Lacore à la Protection de l'enfance, et Cécile Brunschvicg à l'Éducation nationale.

Parce que la République ne craignait pas les paradoxes, elles entrèrent au gouvernement avant même d’être électrices ou éligibles !

C'est pourtant cette même Chambre du Front Populaire qui vota, le 30 juillet 1936, à la quasi-unanimité, en faveur du vote des femmes. C'était la sixième fois, depuis 1919, que la Chambre votait en ce sens ! Et pour la sixième fois, le blocage vint du Sénat, qui refusa d'inscrire le texte à son ordre du jour.

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Enfin, je retiens de cette époque une dernière leçon.

Une leçon de responsabilité républicaine face aux périls géopolitiques, dont la résonance est forte dans ces murs, alors qu’ici même, il y a quelques jours, se tenait le Sommet du G7 parlementaire.

Replongeons-nous au printemps 1936. Le « Front Popu » remporte les élections avec le slogan « Pain, Paix, Liberté ».

Alors qu'Hitler vient de remilitariser la Rhénanie, l’État-major redoute que le nouveau Cabinet Blum ne sacrifie l'effort de défense sur l’autel de la politique sociale.

Pourtant, Blum déclare vite au général Gamelin : « Il ne faut pas que vous ayez des craintes, je suis bien conscient des dangers. »

Le Cabinet Blum lance alors un programme de 14 milliards de francs d'équipement militaire sur quatre ans. Soit plus que ce que demandait l’État-major lui-même !

Léon Blum n’ignorait rien du tragique de l’Histoire. Il fut, jusqu’au bout, l’un des esprits les plus lucides sur l'engrenage totalitaire et le péril fasciste.

C’est pourquoi la tragédie espagnole et la politique de « non-intervention » furent pour lui un déchirement absolu.

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Mesdames et Messieurs,

Pour cerner mieux encore ces pages décisives, vous allez aborder des questions historiographiques pour certaines encore peu défrichées : le Front Populaire dans les campagnes, le syndicalisme enseignant, les colonies...

Et dès demain, le Président du Sénat vous accueillera pour la suite de vos travaux. J’y vois le signe de la vitalité de notre bicamérisme, qu'il soit législatif ou mémoriel ! J’y vois aussi une certaine ironie de l’Histoire, puisqu'il faut se rappeler que ce sont les Sénateurs qui firent chuter, par deux fois, les Cabinets Blum…

Soyez donc les bienvenus à l’Assemblée nationale, dans cette maison commune de l’Histoire et des mémoires républicaines. Certains d’entre vous connaissent déjà bien ces lieux, puisque nous avions organisé, ici même, un colloque en hommage à un ministre du Front Populaire, Jean Zay, l’an dernier.

Cette politique d’ouverture à la mémoire, à la recherche, aux universitaires, nous la portons avec fierté avec le Bureau de l'Assemblée nationale depuis 2022, et nous continuerons de la porter avec la plus grande énergie.

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Mesdames, Messieurs,

Je conclurai, bien sûr, avec Léon Blum. Sur sa maison de Jouy-en-Josas, dans mon département des Yvelines, on lit ces quelques mots de lui, gravés sur une plaque.

Des mots qui résonnent tel un appel à la clairvoyance pour chaque génération politique :

« Il faut réaliser ce qui est juste dans notre moment de l'humanité. La vérité grandit et s'enrichit d'âge en âge, mais il faut la recréer nous-mêmes. Nous ne la trouvons pas dans le testament de nos pères toute faite et prête à servir. »

À vous qui allez faire grandir et enrichir la vérité historique, je vous souhaite d’excellents travaux.

 

 

                                                                     

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