Installation de la statue de Louison Chabry en Salle des Bustes

Lundi 5 octobre

SEUL LE PRONONCÉ FAIT FOI

Salle des Bustes

Mesdames et messieurs les membres du Bureau,

Mesdames et messieurs les parlementaires,

Monsieur le Secrétaire général de l’Assemblée et de la Présidence,

Madame la Secrétaire générale de la Questure,

Cher Loris Chavanette,

Chers étudiants,

Mesdames, messieurs,

« Si une insurrection est possible, ce serait seulement dans le cas où les femmes s’en mêleraient et se mettraient à la tête. Tant que les femmes ne s’en mêlent pas, il n’y a pas de véritable révolution. »

C'est par ces mots que Mirabeau prophétisa la force révolutionnaire de l'engagement féminin.

Et il ne croyait pas si bien dire !

Les lundi et mardi 5 et 6 octobre 1789 lui donnèrent raison.  

Ces jours d’octobre, le destin de la Révolution bascule. Sous les pas des femmes de Paris.

Replongeons-nous dans ces heures fiévreuses. Nous sommes trois mois après la prise de la Bastille. La disette tenaille la capitale. Des mères passent des nuits entières aux portes des boulangeries. Paris gronde de colère.

Alors, comme le prophétisa Mirabeau, ce sont les femmes qui mènent la révolte.

Que dis-je « révolte » ?

C'est une Révolution !

Qui sont ces femmes du 5 octobre ? Ce sont les « dames de la Halle », fruitières, poissonnières, blanchisseuses, couturières, dentellières. Souvent très jeunes.

Elles partirent six cents de l’Hôtel de Ville, mais par un prompt renfort, elles se virent dix mille en arrivant à Versailles, pour exiger le droit de vivre dignement, face au roi Louis XVI.

Très vite, l’aristocratie, par conservatisme et misogynie, les réduit à des harpies vengeresses. Madame de Tourzel, gouvernante des enfants royaux, les qualifie d’ « armée de brigands incapable d’éprouver d’autre sentiment que celui de la rage. » On alla même jusqu’à expliquer que des femmes capables de porter des armes et de tenir tête au pouvoir ne pouvaient être… que des hommes déguisés.

Or comme vous l'écrivez, cher Loris Chavanette : « ces femmes ont du courage, de la force, des armes, ce sont donc forcément des hommes pour beaucoup. (…) Mais les femmes de cette trempe ne sont pas des suiveuses. »

Non, elles ne sont pas des suiveuses : elles sont des meneuses.

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À leur tête, marchait Louison Chabry, d’un pas vigoureux, dynamique, déterminé, comme le suggère la statue que nous inaugurons ce jour.

Désignée par ses compagnes d'infortune, c’est elle qui, à Versailles, se dresse face au monarque de droit divin.

Épuisée, elle ne prononcera que deux mots avant de s'évanouir – deux mots que vous pourrez voir, en vous penchant bien, sur cette statue : « Du pain. »

Face à la faim, face à la foule, le Roi cède.

Il ratifie la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Surtout, il est ramené à Paris. La famille royale est désormais sous surveillance du peuple. C’est un tournant pour la Révolution.

Pourtant, le 5 au soir, Louis XVI note froidement dans son journal de chasse : « Lundi 5 octobre. Tiré à la porte de Châtillon ; tué 81 pièces. Interrompu par les événements. Aller et retour à cheval. »

La Reine, Marie-Antoinette, plus lucide, avait, elle, compris, écrivant : « Jamais on ne pourra croire ce qui s’est passé. On aura beau dire, rien ne sera exagéré. »

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Pourtant, malgré cette marche fondatrice, malgré l'audace d'Olympe de Gouges, malgré les « Tricoteuses » qui assistaient aux séances de l'Assemblée nationale, la jeune République s'empressa de refermer les portes de l’égalité.

En octobre 1793, le conventionnel montagnard Jean-Pierre-André Amar obtenait l’interdiction des clubs féminins, assénant cette sentence : « Les femmes sont peu capables de conceptions hautes et de méditations sérieuses. Une femme ne doit pas sortir de sa famille pour s’immiscer dans les affaires du gouvernement. »

Quant à Olympe de Gouges, elle fut guillotinée après avoir formulé sa funeste prophétie : « La femme a le droit de monter à l'échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune. »

Il faudra attendre 1945 pour que les premières femmes soient élues à l’Assemblée nationale. Et 2022 pour que, pour la première fois en 233 ans, une femme en devienne Présidente.

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Mesdames, Messieurs, comme souvent, ce passé pèse lourdement sur notre présent.

Les inégalités femmes-hommes continuent de produire leurs effets délétères, sur les plans économique, social, politique - inégalités que nous combattons chaque jour par les lois que nous votons.

Récemment par exemple, un quart de siècle après l’inscription de la parité dans notre Constitution, la Représentation nationale a franchi une étape décisive, en étendant les listes paritairesà toutes les élections municipales.

Une loi qui a été d’ailleurs rejetée, à l’unanimité, par le même groupe politique qui propose aujourd'hui de panthéoniser Olympe de Gouges.

Mais ce que l’on mesure moins parfois, c'est que ces inégalités de statut – avec un t – ont aussi produit des inégalités de statue – avec un e. Car elles frappent tout autant notre espace public.

En France en 2025, 13,3 % des noms de rues seulement portent des noms de femmes – alors que nous, les femmes, représentons, je le rappelle au passage, 51,6 % de la population française selon l’INSEE.

De même, sur dix statues en France, une seule représente une figure féminine.  

Et encore : pendant longtemps, lorsque l’on sculptait un homme, on sculptait un écrivain, un général, un scientifique, un politique. Lorsque l’on sculptait une femme, trop souvent, elle n’était qu'une allégorie : la Liberté, la Justice, la République, la Victoire...  

Le Palais-Bourbon, ce palais tricentenaire, n’échappe pas à cette histoire. Vous croiserez ainsi, dans l’hémicycle, les allégories de la Liberté ou de l’Ordre public ; ou bien encore, dans notre salle des Pas-Perdus, la déesse Athéna.  

Et jusqu’à aujourd’hui, en cette Salle des Bustes, parmi Victor Hugo, Léon Gambetta, ou Alphonse de Lamartine, quelle femme trouvions-nous ?

Marianne. Encore et toujours une allégorie.

Ce même paradoxe m'avait frappée, en mars 2024, lors du Congrès pour l'inscription de l'IVG dans la Constitution, lorsque j’avais remonté à Versailles une allée de bustes exclusivement masculins.

Toutefois, chères étudiantes, vous en conviendrez : nous, les femmes, ne sommes pas des allégories ! Nous avons des noms. Nous avons des histoires. Nous avons une identité.

Et les jeunes filles doivent les voir.

Comment en effet imaginer qu’une fonction vous est ouverte… si tous ceux qui l’ont incarnée semblent être des hommes ? Comment s’identifier à des « role models » … si les seuls modèles proposés sont masculins ?  

C’est pour cela que, l’an prochain, aux côtés des 72 noms d’hommes scientifiques gravés sur la tour Eiffel, seront inscrits ceux de 72 femmes scientifiques : parmi elles, Sophie Germain, mathématicienne de génie ; Marie Curie, double prix Nobel ; et sa fille, Irène Joliot-Curie, Nobel de chimie, qui devint, il y a 90 ans, l’une des trois premières femmes à entrer au gouvernement. 

Rendre ces femmes visibles, ce n'est pas réécrire l’Histoire. C’est arrêter de n’en raconter que la moitié. C’est permettre aux jeunes citoyennes de s’identifier, d’oser être ambitieuses, audacieuses. De se dire : « Oui, c’est possible. Puisqu’elles l’ont fait, je peux le faire aussi. »

Alors, chères étudiantes ici présentes, ne vous imposez aucune limite à votre ambition. N’attendez pas qu’on vous donne l’autorisation de prendre votre place : prenez-la ! Et comme Louison Chabry, osez vous imposer sur la grande scène de l’Histoire.

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C'est donc pour que l'Assemblée nationale ressemble davantage à la France que j’ai tenu, avec le Bureau de l'Assemblée nationale, à engager une véritable politique mémorielle féministe.

Depuis 2022, nous avons installé un buste de Mahsa Amini, héroïne de la résistance iranienne ; un buste de Simone Veil dans le Jardin des Quatre Colonnes ; nous avons aussi nommé un bâtiment en l’honneur d’Olympe de Gouges, après l’installation de son buste, par mon prédécesseur Claude Bartolone, en Salle-des-Quatre Colonnes ; et après les Jeux Olympiques de Paris, nous avons accueilli les dix statues « de femmes en or » de la cérémonie d’ouverture, parmi lesquelles Olympe de Gouges, Louise Michel, Simone Veil, Gisèle Halimi, ou Simone de Beauvoir.

Aujourd’hui, nous franchissons une nouvelle étape. Nous déplaçons la statue de Louison Chabry — offerte à l'Assemblée en 1889 peu après le centenaire de la Révolution, et jusqu’ici reléguée dans un bâtiment annexe — pour l'installer en cette Salle des Bustes. Au cœur de notre institution.

Là où les tambours de la Garde républicaine battent le rappel des députés, battra désormais le courage de Louison Chabry.

Oui, en installant cette statue, nous affirmons que la République ne s'est pas faite sans les femmes. Et qu'elle ne s'écrira plus jamais sans elles.

Et ce faisant, nous nous montrons ainsi fidèles à l’héritage d'Olympe de Gouges, qui concluait sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne par ces mots : 

« Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. [...] »

Ce tocsin, à nous de le faire sonner. À nous de protéger nos droits arrachés de haute lutte. Inlassablement. Fièrement. Farouchement.

Vive la Révolution, Vive la République, Vive la France, et bien sûr, vivent les femmes !

 

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