Hommage à M. Jean-Louis Debré et inauguration du « Parcours Marianne »

Mardi 24 février

Galerie des fêtes

SEUL LE PRONONCÉ FAIT FOI

Mesdames et Messieurs les membres du Bureau de l’Assemblée nationale,

Monsieur le Préfet,

Mesdames et messieurs les ministres et parlementaires,

Monsieur le maire d’Évreux,

Mesdames et messieurs les élus locaux,

Monsieur le Secrétaire général de l’Assemblée nationale et de la Présidence,

Mesdames et messieurs les proches, amis et anciens collaborateurs du Président Jean-Louis Debré,

Mesdames, messieurs,

 

« Marianne m’a toujours accompagné, a constamment veillé sur moi. »

Ainsi Jean-Louis Debré ouvre-t-il l’entrée « Marianne » de son Dictionnaire amoureux de la République. 

Et pour illustrer la couverture de son Dictionnaire amoureux, qu’avait-il choisi ?

Evidemment une Marianne.

Et plus précisément la Marianne de Faizant. Sans doute sa préférée. Celle qui, d’un trait vif et libre, incarne une République audacieuse et malicieuse.  

Aujourd’hui, c’est avec fierté et émotion que nous exposons cette Marianne de Faizant, restaurée et magnifiée, ici, dans cette Galerie des Fêtes. Nous l’avons choisie pour ouvrir cette exposition consacrée à Jean-Louis Debré et à ses Marianne qu'il a aimées toute sa vie, passionnément, intensément, viscéralement.

Il en collectionnait les bustes bien sûr, mais aussi les gravures, affiches, dessins, bouteilles, et jusqu'aux porte-clés et clés USB.

Ceux qui l'ont croisé dans les salons du livre s'en souviennent aussi : armé de ses célèbres feutres bleu et rouge, il esquissait souvent, en guise de dédicace, des Marianne à bonnet phrygien. Au Conseil constitutionnel encore, il avait orné son bureau de nombre de Marianne.

Et au soir de cette vie, dans un dernier geste d'amour pour notre institution, il légua sa collection à l'Assemblée nationale.

Aujourd'hui, un an après sa disparition, c’est donc un immense honneur d’exposer les pièces maîtresses de ce fonds Jean-Louis Debré, ici, dans cette Galerie qu'il remontait chaque semaine, au son des tambours de la Garde républicaine.

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Mais au fond, pourquoi Jean-Louis Debré aimait-il autant Marianne ?  

Parce qu'elle était pour lui, je le cite, « le symbole de la République, la représentation familière, simple et vivante, accessible à tous, de nos lois républicaines, des règles supérieures qui expriment la volonté générale ».

Parce que Marianne, expliquait-il encore, incarne « la République à visage humain ». Elle personnifiait un idéal. Celui des droits humains. Celui de 1789.

Marianne est en effet la « fille de la Révolution », comme vous l’avez écrit, cher Pierre Bonte.

Pour mieux le mesurer encore, remontons le temps. Nous sommes en 1792. Au lendemain de la victoire de Valmy, où je me suis rendue en octobre pour inaugurer le célèbre moulin restauré, la République est proclamée par la Convention.

Le pouvoir ne descend plus du ciel, il remonte du peuple. 

Mais la République est encore une idée abstraite. Il lui faut un visage, une incarnation.

Et donc un nom. Ou plutôt… un prénom.

Alors surgit Marianne. Un prénom inventé, dit-on, à Puylaurens, dans le Tarn, où je m’étais aussi rendue pour inaugurer le nouveau parcours du Musée Marianne.

Un prénom de mère, de sœur, de voisine, union de « Marie » et « d’Anne ». Un prénom qui parlait à tous, parce qu’il venait de tous, répandu dans les rues et bientôt dans les rêves.

Un prénom qui deviendra, au XIXe siècle, le mot de passe des sociétés secrètes républicaines. Car Marianne fut toujours aux côtés de ceux qui luttent. Et ce n'est pas un hasard si la Restauration, l’Empire, Vichy, tentèrent de l’effacer.

Mais comme la République, Marianne a tenu, est revenue, et sut traverser les générations.

Depuis deux siècles, Marianne fut ainsi multiple et diverse. Elle fut à bonnet phrygien ou poitrine dénudée. Elle fut Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Simone Veil, Joséphine Baker, Inna Shevchenko. Elle fut noire, blanche, métisse – et le Président Debré avait tenu à mettre à l’honneur, à l’Assemblée, ces Marianne de la diversité, à travers l’exposition « Marianne d’aujourd'hui » en 2003.

Plus récemment, grâce au talent de l’artiste Ghass, Marianne a pris les traits de Masha Amini. Le buste de cette étudiante iranienne, tuée pour quelques mèches de cheveux, est désormais exposé à l’entrée de l’Hôtel de Lassay.

Pour rappeler que l'Assemblée nationale, la République, Marianne n'ont pas de frontières pour défendre la liberté des femmes.

Car au fond, Marianne, c’est cela. C’est le symbole universel de l’émancipation. C’est le refus que l’Histoire s’écrive uniquement au masculin.

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Ce combat pour la liberté et la mémoire des femmes, Jean-Louis Debré le mena aussi avec son cœur – et même avec sa plume, dans cet ouvrage justement titré « Ces femmes qui ont réveillé la France. » Un livre qu'il a écrit et signé en duo avec vous, chère Valérie Bochenek.

Dans cet ouvrage, vous remettiez à l’honneur ces pionnières parfois oubliées, qui surent briser les plafonds de verre et de mère. Vous y rappeliez la ténacité d’Olympe de Gouges, de Simone Veil, ou encore de Marguerite Yourcenar, la première Académicienne, de Jeanne Chauvin, la première avocate, ou d’Hubertine Auclert, qui fit tant pour le droit des femmes à être électrices et éligibles.

Ce livre est devenu une pièce de théâtre, que vous aviez jouée ici, dans cette Galerie des fêtes, en 2022. J’avais été ravie d’accueillir cette grande première dans notre histoire : qu'un ancien Président, passé du Perchoir aux planches, joue sa propre pièce à deux pas de l’hémicycle !

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Mesdames, Messieurs, oui, à l’image de Marianne, Jean-Louis Debré a connu mille vies.

Lui dont la République « coulait dans [s]es veines » selon son expression, possédait un des cursus honorum les plus illustres de la Ve République. Magistrat, maire, député, président de groupe parlementaire, Ministre de l’Intérieur, Président de l’Assemblée nationale puis du Conseil constitutionnel, enfin romancier et dramaturge.

Mais c'est peut-être ici, à l'Assemblée, qu'il fut le plus heureux. Il confiera ainsi en 2007, je le cite : « Je suis triste de quitter l'Assemblée nationale, car cela restera l'honneur de ma vie d'avoir présidé cette grande institution républicaine. »

Ce bonheur d’arpenter le Palais-Bourbon remonte à loin.  

Il faut ainsi se représenter le petit Jean-Louis, fils du Premier ministre, traversant la Salle-des-Quatre-Colonnes... en patins à roulettes ! « À cinq ans, le dimanche soir » expliqua-t-il avec malice, « vous avez envie d’autre chose que des réunions politiques. Alors, je faisais du patin à roulettes dans les couloirs de l'Assemblée. »

Il connaissait chaque recoin, chaque agent, chaque pan d’histoire de cette maison.

Et cet amour pour l'Assemblée nationale, il eut aussi à cœur de le partager au plus large public possible. Il lança ainsi les « Mardis de Lassay », ces rendez-vous culturels évoqués dans notre exposition – une démarche d’ouverture de l'Assemblée nationale que j’ai tenue à poursuivre et renforcer depuis, avec les Assemblées des idées.

Il initia aussi une grande exposition sur les trésors de notre Bibliothèque, ou des ouvrages rassemblant les « grands discours parlementaires », de Mirabeau à nos jours.

Encore peu avant sa disparition, on pouvait le croiser dans ces couloirs. Il guidait des visiteurs de tous âges, leur racontant la grandeur et le génie des lieux. Il leur transmettait la passion de cette institution qu'il présida avec talent et dévouement.

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Jean-Louis Debré fut en effet un grand Président de l'Assemblée nationale.

Lors de sa dernière séance au Perchoir, il fut ovationné par l'hémicycle entier. Des communistes à la droite, tous saluèrent cet humaniste qui avait su présider sans diviser et qui fut respecté bien au-delà de son camp.

Pourquoi ? Parce que, bien que fidèle à Jacques Chirac – « Mon Chirac » comme il le nommait – il demeura toujours un homme libre.

En 2002, il s’imposa ainsi comme candidat de la majorité au Perchoir, contre l'avis initial de l'Élysée – un exemple d'indépendance parlementaire qui ne manqua pas de m’inspirer en des temps plus récents...

Fort de cette liberté, Jean-Louis Debré plaça les droits du Parlement et de l’opposition au centre de sa présidence.

C'est ainsi lui qui modifia le Règlement pour garantir l'équilibre droite-gauche dans la direction des commissions d'enquête et des missions d'information. Lui qui n’hésitait jamais à couper la parole aux députés de la majorité trop bavards, pour faire respirer la démocratie et respecter le temps de parole de l’opposition.

Cette démocratie parlementaire, Jean-Louis Debré l’imaginait en effet vivante, vibrante, voire turbulente. Il rappelait à ce sujet : « C’est dans les pays totalitaires que les assemblées sont parfaitement sages. Il est plus sain que tout cela s’exprime dans l’hémicycle plutôt qu’ailleurs ».

Ici transparaissait son républicanisme viscéral, son humanisme intégral.

Des valeurs qu'il porta aussi sur deux autres fronts essentiels pour lui.

Pour la laïcité, tout d’abord. En juin 2003, il constitua une mission d'information de l'Assemblée nationale sur la question des signes religieux à l'école. Une mission qu'il présida lui-même, et dont le rapport – que nous exposons aujourd'hui – favorisa le consensus trouvé par la loi du 15 mars 2004.

Pour l’État de droit, ensuite. Au Conseil constitutionnel, il fut en particulier le Président de la Question Prioritaire de Constitutionnalité, ouvrant la Constitution aux citoyens.

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Mesdames, Messieurs,

Si Jean-Louis Debré fut un grand Président de l'Assemblée nationale, il fut aussi un grand Maire d’Évreux de 2001 à 2007.

Monsieur le Maire d’Evreux, je n’oublie pas l'émotion des Ébroïciens, lorsque nous avons rendu hommage ensemble à votre prédécesseur, sur ses terres normandes.

Vous l’aviez alors rappelé, Évreux lui doit tant. L’hôpital qui porte aujourd'hui son nom. La rénovation de la piscine Jean Bouin. L’hôtel d’agglomération. Et même, preuve de son avant-gardisme écologique, le premier troupeau municipal de moutons !

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Si Jean-Louis Debré était autant apprécié des Ébroïciens que de ses collègues députés, ce n’était bien sûr pas seulement pour son bilan. C’était aussi pour son caractère, sa personnalité.

Ce qui frappait chez lui, c'était une qualité devenue trop rare, presque suspecte en politique : la gentillesse.

Oui, Jean-Louis Debré aimait les gens. Sincèrement. Profondément.

Je peux en témoigner personnellement. Avec moi, il fut toujours bienveillant. Toujours accompagnant. Toujours soutenant. Il me prodiguait ses conseils, ses mises en garde.

À l'Assemblée nationale, il connaissait les prénoms de nombre de fonctionnaires. Certains agents se souviennent encore de ses soirées « bières-frites-foot » improvisées, qu'il partageait en toute simplicité.

C’était cela, Jean-Louis Debré : l’humanité, la bonté, la proximité. 

Mais c’était aussi l’humour.

Il regrettait le temps où « Les politiques nous faisaient rire » pour citer un de ses livres.

Lui-même avait dessiné et même designé, pour la Boutique de l'Assemblée dont il fut à l’origine, nombre d’objets humoristiques qui nous font encore sourire et que nous exposons : les chaussettes ou les gants de boxe « gauche » et « droite », ou les tabliers ou saladiers estampillés « cuisine électorale ».

Et comment oublier ses fameuses sonneries de téléphone ? La Marseillaise quand un ami de droite l’appelait, L’Internationale quand c’était un ami de gauche !

Chez lui, l’humour et l’amour de la République se conjuguaient.

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Mesdames, Messieurs,

Comme un symbole, le Président Debré quitta le Perchoir un 4 mars 2007.

Et il nous a quittés le 4 mars dernier.

Un an après, il nous laisse un message essentiel. Un legs politique et moral.

Quand on lui demandait, au crépuscule de sa vie, de quoi la France avait le plus besoin, il répondait avec Renan : « Nous avons besoin d’un rêve d’avenir partagé. »

Cet avenir, Jean-Louis Debré le regardait avec lucidité et gravité. Lui, le gardien de la Constitution, sentait les vents mauvais souffler sur nos démocraties.

Alors, il répétait ce mantra : « Il ne faut jamais poser son baluchon au bord de la route. »  

C'est pour cela qu'il voulait faire vivre ses Marianne. Pour qu'elles continuent de porter ses valeurs, nos valeurs : la Liberté, l’Égalité, la Fraternité. Les droits des femmes aussi.

Alors, en sa mémoire, nous promettons de ne jamais poser notre baluchon. Et de continuer à faire vivre « ce rêve d'avenir partagé ».

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