Cérémonie de décoration des Justes parmi les nations / Discours / Le président / La présidence / Assemblée nationale 

Cérémonie de décoration des Justes parmi les nations

Cérémonie des Justes

Discours de François de Rugy, Président de l’Assemblée nationale

Galerie des Fêtes de l’hôtel de Lassay – Mercredi 16 mai 2018 – 16 h 30

 

Monsieur le Président de la Knesset, cher Yuli-Yoel Edelstein,
Madame l’Ambassadrice,
Monsieur le Président du Comité français pour Yad Vashem ,
Mesdames et Messieurs les Députés et Sénateurs, chers collègues,
Mesdames, messieurs,

C’est avec émotion que je vous accueille ici pour une cérémonie en l’honneur de ceux qui, précisément, sauvèrent l’honneur : ces « Justes parmi les Nations » qui, au plus fort de la barbarie, avec les faibles moyens d’action qui étaient les leurs, surent maintenir une flamme d’humanité et de dignité quand l’Europe semblait plongée dans la nuit de l’horreur.

Ces Justes agirent sans songer à recevoir une récompense ni une médaille : ils suivirent leur conscience, leur esprit de justice, leur humanité tout simplement, malgré tous les mots d’ordre de l’idéologie nazie et du régime de Philippe Pétain. Malgré les dangers, ils n’avaient pas voulu abdiquer.

Comment recenser tous ces Justes ? Par des recherches historiques, par des recueils de témoignages, par l’extraordinaire travail de mémoire accompli depuis 1953 par l’Institut Yad Vashem. Je rends hommage particulièrement aujourd’hui à tous ceux qui, en luttant ainsi contre l’oubli, nous ont permis de savoir et de transmettre ce savoir.

Comme le déclara Simone Veil, je cite : « en honorant ceux qui ont refusé de se plier à la fatalité de la volonté exterminatrice de l'idéologie nazie, la médaille des Justes contribue à rétablir l'Histoire dans sa vérité ». Simone Veil, vous le savez, rejoindra bientôt, le 1er juillet prochain, les grands noms de notre histoire au Panthéon : dans ce monument, à son initiative, une plaque célèbre les Justes parmi les Nations qui, je cite, « bravant les risques encourus, […] ont incarné l’honneur de la France, les valeurs de justice, de tolérance et d’humanité ».

Parmi ces Justes, 3 328 nous sont connus : leurs noms sont gravés au Jardin des Justes, à Jérusalem, et tous ceux et toutes celles qui comme moi ont eu la chance d’y aller sont pour toujours marqués par ce passage à cet endroit. Ceux des Justes de France peuvent être lus à Paris, rue Geoffroy-l’Asnier, non loin du Mémorial de la Shoah.

Mais combien d’autres sont restés anonymes, pour avoir agi dans l’ombre, et parfois dans cette « armée des ombres» qui fut celle de la Résistance ? Combien furent des héros sans gloire, de modestes artisans de l’humanisme dont nous ne savons rien ?

Parmi ces oubliés, il y eut longtemps un couple habitant la rue des Immeubles-Industriels, dans le onzième arrondissement de Paris, près de la place de la Nation : Jean-Baptiste Peyrabout et son épouse Berthe, née Maingam. Lui est décédé en 1960, sa veuve nous a quittés en 1974. Deux Parisiens dont nous aurions ignoré l’héroïsme et la générosité sans le témoignage de Robert Wajnberg, ainsi que les travaux de l’historien Hervé Deguine.

C’est un drame poignant qu’ils ont sauvé de l’oubli, celui des familles Wajnberg et Kohn, venues de Pologne en France pour trouver la paix et qui furent décimées par les rafles.

Celle des « Billets verts » d’abord, le 14 mai 1941, quand le père de Robert Wajnberg se présenta de lui-même, confiant en la loyauté des autorités, à ce qui ne devait être qu’une simple vérification d’identité : arrêté, conduit au camp de Pithiviers, il partit pour Auschwitz d’où il ne revint jamais, comme tant d’autres.

Sa femme et ses deux fils n’échappèrent que de justesse à la rafle du Vél d’Hiv, le 16 juillet 1942, qui emporta leurs voisins les Kohn.

Sans aide, Mme Wajnberg et ses deux garçons n’auraient pu survivre longtemps à la politique d’extermination des nazis, d’autant plus redoutablement mise en œuvre qu’y collaboraient de zélés supplétifs français.

Mais il se trouvait aussi en France des citoyens qui ne partageaient pas cette démence antisémite, des Français qui non seulement désapprouvaient ces persécutions meurtrières mais étaient même prêts à prendre des risques pour les mettre en échec. Tels furent Berthe et Jean-Baptiste Peyrabout, dont je salue avec admiration la mémoire.

Chez eux, puis dans leur maison de campagne ou chez des amis, pendant deux ans ils cachèrent ces deux garçons qu’un destin tragique leur avait confiés.

Robert Wajnberg, dans le récit qu’il a fait de ces années sombres, évoque avec une bouleversante sobriété cette « vie d’enfant caché », cette enfance sans rires et sans innocence qui fut la sienne et celle de tant d’autres petits fugitifs qui craignaient de grandir et se demandaient où étaient leur parents.

À partir de 1944, retrouvant les rares survivants du drame – sa mère, son voisin Abram Kohn qui devint son beau-père –, il put construire une vie, sa vie, se donner un avenir, sans pour autant oublier le passé.

En témoignant, il a lui aussi, à son tour, fait acte de justice en même temps que de mémoire.

Honorer Berthe et Jean-Baptiste Peyrabout si longtemps après, à titre posthume, pourrait paraître bien dérisoire, et pourtant, il s’agit je le crois d’un devoir.

L’antisémitisme, malgré tant de drames semblables à celui que je viens d’évoquer, continue, sous la résurgence de la forme ancienne mais aussi des formes nouvelles, d’exister ; l’antisémitisme continue de tuer. À Paris même, et jusque dans ce onzième arrondissement où habitaient les familles Wajnberg et Kohn, cette idéologie mortifère n’a pas désarmé. Nous la combattons, nous devons la combattre absolument de toutes les manières, et le combat pour la mémoire, le combat pour la vérité, fait partie intégrante de la lutte que nous devons mener contre ceux qui comptent sur l’oubli pour propager le mensonge et la haine.

Hier comme aujourd’hui, il faut que le maximum de citoyens se lèvent pour dire, s’opposer avec la plus grande fermeté à l’antisémitisme comme à tous les appels à la haine.

Je ne sais pas si on pourrait parler aujourd’hui de « Justes », ce serait peut-être disproportionné, mais je crois que nous sommes nombreux à souhaiter que les citoyens et les citoyennes de tous âges, de toutes conditions, partout en France – et je parle bien de la France – puissent se lever pour dire « stop » dans les cours d’écoles et dans les rues, pour dire stop à la haine antisémite qui resurgit sous les formes nouvelles.

Et il faut avoir le courage de le reconnaître, le courage de le dire, car je le dis aussi, comme je le pense depuis de nombreuses années.

Trop de responsables politiques ont détourné le regard, regardaient ailleurs afin de ne pas entendre ce qui pouvait ressurgir. Et encore une fois pas simplement dans les anciennes formes d’antisémitisme que nous avons connues en France, parfois liées il faut le dire – et je suis issu d’une famille de tradition catholique –, à une vision dévoyée du catholicisme et du christianisme.

Aujourd’hui de la même façon peut-être, en tout cas il faut le dire avec la même fermeté, avec la même clarté, une vision complètement dévoyée, impropre, de l’Islam, amène certaines personnes à développer un antisémitisme tout aussi redoutable, tout aussi violent, tout aussi meurtrier et il faut tout faire pour que l’histoire ne se répète pas et que l’on soit bien conscient que chaque agression et évidement chaque victime – il y a eu plusieurs morts ces dernières années en France, qui sont morts de l’antisémitisme – chaque agression, chaque victime est une victime de trop, est inacceptable.

Je suis heureux qu’en France il y ait eu un premier élan qui se soit levé après l’assassinat de Mireille Knoll que j’évoquais tout à l’heure. Et ce n’est qu’un premier pas, ce n’est qu’un premier sursaut. Il doit en appeler d’autres et il doit mobiliser toutes les autorités politiques du pays à tous les niveaux. Bien sûr les responsables de l’État, et je sais qu’ils le sont au plus haut niveau : le Président de la République, le Premier ministre, le ministre de l’Intérieur, le gouvernement dans son ensemble les services de l’État. Mais aussi nous, les élus, qui n’avons pas de fonction exécutive et qui sommes là à l’Assemblée nationale et au Sénat pour faire la loi, pour fixer les limites et rappeler ce combat pour les valeurs que nous devons mener. Les élus locaux aussi, et tous les responsables qui ont une certaine influence au niveau ou près des réalités du terrain.

Eh bien, je crois encore une fois que nous devons toutes et tous être mobilisés et je tenais à le dire à cette occasion.

Je suis donc très fier de vous recevoir ici pour saluer les noms de Berthe et de Jean-Baptiste Peyrabout, et à travers eux le courage exemplaire des « Justes parmi les nations ».